Remplacer une voiture thermique par une voiture électrique, c'est changer un moteur et ajouter des batteries. Changer la mobilité, c'est changer un système. Entre les deux, il y a plusieurs étapes ou marches. Chacune ajoute des acteurs, des domaines à synchroniser et des richesses qui ne se comptent pas uniquement en euros. Chacune appelle aussi une autre façon d'intervenir.
Cet article propose une grille de lecture pour situer un projet, un programme ou une politique publique sur cet escalier. Il commence par une notion qui traverse tous les niveaux, les richesses au sens de Jean-François Noubel, puis gravit les marches une à une.
Avant de monter : les richesses selon Jean-françois Noubel
Jean-François Noubel invite à ne pas confondre richesse et monnaie. La monnaie n'est qu'un instrument de mesure et d'échange : elle ne rend visible qu'une partie de ce qui a de la valeur pour une communauté. Ce que nos indicateurs ne comptent pas, nous finissons par ne plus le voir, et donc par ne plus le cultiver.
Une richesse, dans cette approche, est tout ce qu'un groupe reconnaît comme précieux : un savoir-faire, une relation de confiance, un sol fertile, du temps disponible. Noubel plaide pour des monnaies et des systèmes de mesure multiples, capables de rendre ces richesses visibles et de les faire circuler, au lieu de tout ramener à un seul étalon.
Pour lire les sept niveaux, nous retenons huit familles de richesses. Les richesses financières et matérielles sont les plus familières : le capital, les revenus, les usines, les véhicules, l'énergie. Les richesses naturelles désignent le climat, les sols et les ressources que l'on épargne. Les richesses cognitives rassemblent les savoir-faire, les plans ouverts et les communs. Les richesses relationnelles tiennent dans la confiance, les réseaux et la capacité à coopérer. Les richesses temporelles mesurent la durée de vie des objets et le temps que les usagers gagnent ou perdent. Les richesses informationnelles sont les données d'usage et leur capacité à circuler. Les richesses territoriales, enfin, tiennent dans la proximité, la cohésion et la capacité d'un territoire à décider pour lui-même. Certaines de ces richesses sont échangeables, d'autres uniquement mesurables (et non échangeables comme un indicateur de santé) ou encore ordonnables, ou juste énonçables.
Classification propre à cette grille, inspirée de J.-F. Noubel :
Une grille en sept niveaux
Les sept niveaux forment un escalier : chaque marche garde les acquis de la précédente et y ajoute une dimension. Il s'agit d'une proposition pour appuyer cet article.
Les deux premières marches transforment le produit. La troisième transforme la filière qui le fabrique et l'entretient. La quatrième et la cinquième transforment le contrat entre le constructeur et l'usager. La sixième transforme l'accès par le service numérique. La septième transforme le territoire lui-même, pour réduire le besoin de voiture.
Sept marches, de l'objet au territoire
Tout commence par le geste le plus familier : remplacer la voiture thermique par une voiture électrique. Ce premier niveau mobilise quelques dizaines de grands acteurs — constructeurs, équipementiers, énergéticiens, opérateurs de bornes — et se mesure simplement, par la part de véhicules électriques dans les ventes ou les barils de pétrole évités. Il réduit les émissions de GES à l'usage, mais garde le même objet, le même modèle économique et la même dépendance à l'automobile. Il troque aussi la dépendance au pétrole contre une dépendance aux batteries. L'État y agit en régulateur et éventuellement financeur, par la norme et la subvention, et cela fonctionne parce que le système reste simple.
La deuxième marche consiste à alléger. Un véhicule plus léger demande moins de matière, une batterie plus petite et moins d'énergie, à la fabrication comme à l'usage. Les indicateurs changent de nature : on regarde la masse, la consommation au kilomètre, les kilos de métaux critiques. De nouveaux acteurs entrent en scène, souvent de petites entreprises fragiles, face à des règles d'homologation pensées pour la voiture lourde. L'acteur public devient prescripteur de sobriété, par les aides ou fiscalité au poids, des normes proportionnées, des défis d'innovation et une commande publique qui crée les premiers volumes.
Avec la troisième marche, on quitte le produit pour la filière. Un véhicule écoconçu, réparable et reconditionnable n'a de sens que si des réparateurs sont formés, si les pièces restent disponibles et si les plans sont accessibles. Les acteurs se comptent alors par centaines, des garages indépendants aux régions, et la réussite se lit dans la durée de vie, le coût d'une réparation et les emplois locaux. Aucun acteur ne peut réunir seul ces conditions : il faut animer un écosystème et produire des communs, que chacun partage avant de se faire concurrence. Les richesses cognitives et relationnelles prennent le relais de la seule richesse financière. Réussir l'étape trois nécessite de réussir les étapes précédentes, il faut savoir faire un véhicule électrique, mais peut être de façon différente.
La quatrième marche touche au contrat. Même excellent, un véhicule reste hors de portée si l'apport est trop élevé, ou si personne n'accepte de porter le risque de revente. Banques, assureurs, employeurs, bailleurs et action sociale doivent inventer des modèles qui abaissent la barrière d'entrée et répartissent les risques. La confiance devient la richesse décisive, car on ne finance pas ce qu'on ne sait pas évaluer. L'acteur public peut y contribuer en dé-risquant, par des garanties et par le partage des données de fiabilité.
La cinquième marche pousse cette logique jusqu'au bout : le constructeur reste propriétaire du véhicule et le loue. Son intérêt s'inverse, puisque chaque année de vie supplémentaire devient un revenu plutôt qu'une vente manquée. On ne mesure plus des ventes mais une durée de vie effective, un nombre d'utilisateurs successifs, un coût au kilomètre sur toute la vie du véhicule. Le temps long devient une richesse, et l'action publique passe par des contrats de long terme, assortis de clauses qui protègent usagers et territoires si le constructeur venait à défaillir.
La sixième marche intègre le véhicule aux services de mobilité, notamment les plateformes numériques nous permettant d'y accéder. Le réserver, l'ouvrir et l'utiliser doit devenir aussi simple que d'acheter un ticket de bus, pour qu'un véhicule partagé en remplace plusieurs. Des milliers d'acteurs doivent alors parler la même langue : opérateurs, autorités organisatrices, développeurs, et les usagers eux-mêmes. Sans standards ouverts, chacun construit son silo et les données d'usage sont captées. L'acteur public accompagne l'architecture, les interfaces, les schémas, garant des règles d'échange.
La septième marche, enfin, parle à peine de véhicule. Elle pose la question du besoin : pourquoi faut-il une voiture pour travailler, se soigner ou faire ses courses ? En agissant sur l'aménagement, la proximité des services, les horaires et le télétravail, le territoire réduit ses distances, et le véhicule léger partagé trouve sa place dans une offre multimodale. Les acteurs se comptent par dizaines de milliers, habitants compris. On ne pilote plus : on co-planifie, en complément de toutes les autres marches.
La montée en complexité
Ce qui grandit le plus vite n'est pas le nombre d'acteurs, mais le nombre de liens à tenir entre les domaines qui doivent se coordonner : aucun au niveau 1, vingt et un au niveau 7.
Le calcul est simple. Chaque niveau ajoute un domaine : l'énergie et l'industrie au niveau 1, puis les normes et la fiscalité, la filière et la formation, la finance et l'assurance, le droit des contrats, le numérique et les données, enfin l'aménagement et les habitants. Au niveau n, n domaines doivent donc fonctionner ensemble, et chacun doit se coordonner avec tous les autres. Il y a autant de liens que de paires de domaines.
Pour compter ces paires, on part de chaque domaine : il peut se lier aux n − 1 autres, ce qui donne n × (n − 1) liens. Mais chaque lien est alors compté deux fois — de l'énergie vers la finance, puis de la finance vers l'énergie. On divise donc par deux : L(n) = n(n-1)/2
Au niveau 1, un seul domaine : aucun lien. Au niveau 2, deux domaines : un lien. Au niveau 4, quatre domaines : 4 × 3 ÷ 2 = 6 liens. Au niveau 7, sept domaines : 7 × 6 ÷ 2 = 21 liens. Les domaines progressent de un en un ; les liens, eux, s'accélèrent à chaque marche.
Et ce n'est qu'un minimum, car la même formule vaut pour les acteurs. Dix acteurs forment 45 paires possibles, cent acteurs en forment 4 950, mille acteurs près de 500 000. Personne ne peut coordonner un tel réseau de façon centralisée. C'est cette explosion des interdépendances qui oblige à changer de mode d'intervention.
Quelles richesses à quel niveau ?
Plus on monte, plus les richesses décisives sont celles que nos bilans économiques ne comptent pas ou mal. La matrice ci-dessous croise les huit familles présentées en ouverture avec les sept niveaux.
Les modes d'intervention changent de nature
Un mode d'intervention efficace à un niveau devient insuffisant au suivant : on passe de la règle descendante à l'orchestration collective.
La subvention et la norme suffisent pour remplacer une voiture par une autre. Elles ne font pas naître une filière de réparation, un modèle de location de long terme ou une offre intégrée au territoire. Pour cela, il faut des communs, des garanties, des contrats et des espaces de gouvernance partagée. Plus on monte, moins un acteur peut piloter seul : il faut des cadres où chacun contribue et voit ce que font les autres.
Conclusion : trois questions pour situer un projet
Les niveaux se cumulent : chaque marche s'appuie sur celles du dessous, et en sauter une fragilise toutes les suivantes. Un service d'autopartage (niveau 6) bâti sur des véhicules irréparables (niveau 3 absent) verra ses coûts de maintenance exploser.
Pour situer un projet, trois questions suffisent :
- À quel niveau agit-il, et quelles marches lui manquent ?
- Quelles richesses crée-t-il, et pour qui ? Y compris celles qu'aucun indicateur ne mesure encore.
- Quelle posture d'intervention exige-t-il ? Une subvention, un commun, une garantie, un contrat, un standard ou un espace de décision partagée.
L'électrification était la marche la plus facile. Les suivantes demandent, en plus de l'argent, de la coopération.
Image : Plutus, Dieu des richesses, wikipedia